La violence conjugale, c’est quoi ?

16 mai 2019
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La violence dans le couple? Rien à voir avec l’amour ! Et pourtant…On peut subir, pendant des années, les coups, les humiliations, les sarcasmes, la terreur, l’injustice, sans réagir. Car l’impensable sidère, paralyse, anéantit. Comment expliquer ce terrible revers dans le couple ? Quelles en sont les conséquences ? Que faire ?

Pascal Anger, psychothérapeute, nous apporte son regard d’expert…

La violence conjugale, un fléau qui dure. En France, ce sont les femmes qui sont les principales victimes de la violence conjugale. Chaque année, 225 000 femmes* sont victimes de graves agressions de la part de leur conjoint. Une femme meurt tous les trois jours, pour homicide conjugal. Mais les hommes, eux aussi, subissent la violence dans leur couple. D’après les chiffres de L’ONDRP (L’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales) : 1 homme meurt tous les 14,5 jours sous les coups de sa compagne.

Au-delà des chiffres

Que se passe t-il derrière ces chiffres ? Qui sont les victimes ? Qui sont les bourreaux ? Comment expliquer qu’une histoire d’amour se transforme en véritable calvaire ? Quel est ce mécanisme infernal qui orchestre l’emprise sur l’autre, et l’anéantit ? Des vies de femmes et d’hommes, déchirées, abîmées, abusées, humiliées, traumatisées qui, lorsqu’elles ne finissent pas dans la rubrique des morts pour homicide, se cachent, se taisent, subissent l’inacceptable en silence.


Elles ont l’impression qu’elles pourront trouver la manière de le changer, et de stopper la violence.

Pascal Anger

Pascal Anger** est médiateur familial, psychothérapeute et psychanalyste. Il nous explique que femmes et hommes ne sont pas dans la même démarche lorsqu’ils viennent le consulter dans son cabinet pour des problèmes de violence conjugale. Alors que les hommes sont dans le déni et la minimisation, les femmes, quant à elles, viennent chercher des explications à la violence de leur conjoint, mais également des solutions qui leur permettraient de retrouver une vie meilleure à ses côtés.

« Les hommes viennent d’abord dans le but de ramener leur compagne au foyer, nous dit-il. Les hommes sentent une menace, ils viennent pour l’autre et ne voient pas forcément l’intérêt de consulter … Les hommes sont souvent dans le déni, ils ne se sentent pas responsables de leur actes. Ils ont tendance à minimiser, et se sentent dans leur bon droit. Les hommes estiment avoir tout perdu avec le départ de leur compagne, famille, enfants… Ils ont très peu conscience de la gravité de ce qu’ils font vivre à leur compagne et leur famille. Ils n’ont pas conscience de la tyrannie qu’ils exercent. Pour eux, tout est normal, jusqu’au jour où la compagne vient leur dire « Ça suffit ». Parfois c’est la police ou la justice qui vient dire l’interdit.

De leur côté, Les femmes victimes de violence, cherchent à savoir pourquoi le conjoint agit ainsi. Elles se culpabilisent et croient souvent qu’elles sont responsables de la violence qu’elles subissent. Elles ont l’impression qu’elles pourront trouver la manière de le changer, et de stopper la violence. »

Aux origines de la violence

Sociales, économiques, culturelles, éducatives, les causes de la violence conjugale sont multiples. Elles puisent leur origine dans la complexité de chaque individu, de son histoire, des ses expériences, des ses influences et de ses propres blessures. Fragilité individuelle, violence subie par le passé…  Pascal Anger liste un ensemble de facteurs responsables de l’ancrage de la violence au sein du couple.

« Les causes sont multiples, les violences physiques et psychologiques arrivent tôt dans la construction du couple. Les femmes vivent ces violences dans le silence, souvent elles ne connaissent pas leurs droits, sont dépendantes de leur agresseur.

Chaque couple est différent mais les mécanismes de la violence se ressemblent. Les origines de la violence conjugale résident à la fois dans l’individu, dans le couple, dans la famille et la société.

L’héritage de systèmes éducatifs répressifs, autoritaires et sexistes, peut être une des sources.

C’est la conjugaison de plusieurs facteurs qui expliquent la violence et non une unique cause.

 Il y a, d’un point de vue individuel, une fragilité de la construction et des blessures narcissiques. On retrouve souvent des antécédents de violence en tant que victime ou témoin, une volonté de  domination..

 On retrouve assez souvent un passé familial empreint de violence. Un pouvoir inégalement réparti dans le couple. Une dépendance affective avec volonté de posséder l’autre. Une faible communication avec refus de négocier. Une grande brutalité et une impossibilité d’exprimer ses émotions.

Addiction, précarité, arrivée d’un enfant

Même s’il n’existe pas de relation causale entre abus d’alcool et de drogue on peut souligner que cela peut faciliter la violence.

Les facteurs économiques, la pauvreté et l’exclusion peuvent également engendrer de la violence.

Autre facteur, la venue de l’enfant modifie l’équilibre du couple. On passe de deux à trois. L’homme a épousé une femme et il se retrouve avec une mère. Beaucoup de femmes, pendant la grossesse, refusent l’acte sexuel. Cela accentue le désarroi de l’homme. Face à l’angoisse,  et à la frustration, il répond par la violence. »

3 profils de personnalité violente

Existe -t-il un profil type de l’homme ou de la femme violente ? Est-il possible de les repérer en identifiant  des traits caractéristiques de leur personnalité ? Concernant les hommes, Pascal Anger pointe 3 grands profils :

« Le premier, à tonalité immature et névrotique dans le spectre de la normalité. Il peut reconnaître et souffrir de ce qu’il a fait. Il est sensible au jugement et au regard de sa compagne. Le suivi n’est pas difficile à mettre en place, et il est même demandeur.

Le second, un sujet mal structuré avec des fragilités diverses, instable, agressif, jaloux maladif, manque de confiance, intolérance à la frustration, peur de la perte et de l’abandon. La personne présente de grandes failles, il apparaît souvent comme plus préoccupé de sa personne que de sa compagne. La prise en charge est souvent plus difficile car il est fluctuant dans son positionnement par rapport à la violence.

Le troisième type, égocentrique, paranoïaque, mégalomaniaque. Il est impulsif, et la violence s’inscrit dans une conflictualité quotidienne. »


Le couple est souvent pris dans une spirale infernale qui s’installe et s’intensifie au fur et à mesure du temps.


Pascal Anger

Ce qui semble particulièrement surprenant dans une relation de violence conjugale, c’est l’absence de réaction de la victime. Souvent, lorsque la famille apprend que leur proche a été victime de graves violences conjugales, elle n’y croit pas. Rien dans l’attitude de la personne ne laissait transparaître la douleur et la souffrance. Un mécanisme bien rodé en est la cause principale, nous révèle Pascal Anger. La violence s’inscrit dans un cycle, un peu comme les saisons dans l’année. Il y a des chauds et des froids.

Entre les explosions de violence qui éclatent pour trois fois rien, les scènes de reproches, d’humiliations, et les instants de méa-culpa attendrissants de l’agresseur… il y a de quoi se perdre. A la tension et à la violence, succèdent la justification et la minimisation. « J’ai été méchant avec toi, mais tu l’as bien mérité. »

Un bon moyen pour le bourreau de faire culpabiliser sa victime, de jeter la responsabilité de ses actes sur l’autre. Elle finit d’ailleurs par y croire.

« C’est vrai, la prochaine fois je ferai attention, afin que cela ne se reproduise pas », se dit-elle. Insidieusement, les repères se perdent, la confiance en soi se désagrège.

Un temps de réconciliation éphémère vient clore le cycle infernal.

« Plus le cycle se répète et plus la femme s’ajuste au besoin de son conjoint avec l’espoir d’en sortir. Il faudra un facteur déclencheur pour que la victime comprenne que l’auteur cherche à la détruire et comprenne que sa vie est en danger. » explique Pascal Anger.


Ça commence souvent par des brimades et des insultes. La femme s’y habitue et c’est l’escalade…


Pascal Anger

Dans cet étau qui se resserre sur elle, la femme voit de moins en moins distinctement ce qui lui arrive. Dans sa perte de repères, tout s’inverse. L’anormal devient normal. Ce qui est bon ou mauvais pour elle, devient confus. Elle ne fait plus la différence entre le conflit et la violence. Tous les couples se disputent, rappelle Pascal Anger, mais la violence est tout autre chose.

« La violence commence quand on fait peur à l’autre, précise-til. Quand on n’écoute pas et ne respecte pas sa partenaire, lorsqu’on la nie, quand elle ne sent pas sa place dans le couple.

Ça commence souvent par des brimades et des insultes. La femme s’y habitue et c’est l’escalade…

L’homme rabaisse sans cesse sa femme, dévalorise ce qu’elle dit et ce qu’elle fait, se moque d’elle et de son physique. Il surveille son emploi du temps et ses  appels  téléphoniques, se permet de contrôler ses conversations, lit ses courriels. L’homme veut tout maitriser, il est jaloux et possessif.

Il instaure un climat de peur et d’insécurité. Il joue avec les sentiments de sa partenaire. Il cherche à l’isoler de sa famille et de ses amis. »

Des conséquences sur toute la famille


La violence conjugale a des de graves répercussions physiques et psychotraumatiques sur la victime, mais également sur les enfants, ajoute Pascal Anger. L’enfant est souvent le témoin des scènes de violence à la maison, entre ses deux parents.

« Il est important de ne jamais forcer l’enfant à parler, mais lui dire simplement que, lorsqu’il sera prêt, il pourra en parler. »

Pascal Anger

« La violence conjugale a de très graves répercussions sur le développement de l’enfant. La violence a des effets sérieux, dans l’immédiat, comme à long terme, sur tous les membres de la famille. L’enfant, qui vit dans un milieu où sévit la violence est présent lors des scènes, parfois battu ou menacé. L’enfant peut s’identifier à l’agresseur.

Son équilibre physique et émotif est mis en péril par les scènes de violence. A l’école, sa concentration est difficile. On retrouve des répercussions somatiques. L’enfant apprend très vite qu’il ne doit pas parler de la violence de ses parents à l’extérieur. Certains enfants connaissent une détresse qui peut se traduire par des fugues, des tentatives de suicide, l’usage de drogue ou d’alcool. La violence dont l’enfant est témoin a les mêmes répercussions sur lui que s’il était victime. Il est important que l’enfant puisse parler de ce qu’il a vu, qu’il soit entendu, par une personne de son choix (un proche de la famille par exemple, une personne en qui il a confiance). Il est important de ne jamais forcer l’enfant à parler, mais lui dire simplement que, lorsqu’il sera prêt, il pourra en parler. »

Libérer la parole

Que faire face à la violence conjugale ? Un couple peut-il se sortir de cet engrenage ? Comment les aider ?

La toute première chose à faire est de parler explique Pascal Anger « Parler, c’est déjà agir. Appeler de l’aide si on se sent en danger. »

Trop de femmes et trop d’hommes, en effet, victimes de violence conjugale, n’osent pas en parler, et encore moins porter plainte. Etre protégé et en sécurité sont des droits. La violence est interdite et punie par la loi. Le premier moyen de rompre avec une situation d’emprise et de violence, est de sortir de son isolement. Parler soulage. Parler libère. Un proche, un ami, un collègue, mais également une association ou un(e) thérapeute, peuvent apporter une aide et un soutien précieux.


Grâce à une psychothérapie, l’homme peut s’en sortir, mais cela demande du temps, de la discipline et une grande implication.

Pascal Anger

Pascal Anger propose des groupes de parole pour aider les personnes à faire face à la violence conjugale dans leur couple.

« Le groupe permet de traiter autant les droits et les devoirs fondamentaux explique-t-il.  Il y a un temps de rappel à la loi et des interdits de la violence. Les thématiques de la vie de couple : travail autour de la relation dominant/dominé, les problématiques de jalousie, les besoins de domination, les difficultés à gérer son pôle émotionnel, pouvoir mettre des mots sur son ressenti, la peur de perdre l’autre et d’être abandonné, les difficultés à sortir de la fusion dans le couple, travail autour des frustrations et de l’impulsivité. L’estime de soi, le regard des autres… »

Les actions préventives

Des thèmes essentiels qui permettent à chaque personne de mieux se connaître et de mieux comprendre la situation qu’il (elle) est en train de vivre. Des groupes thérapeutiques mais également préventifs :

« Le but de ces groupes est de permettre à chacun d’évoluer, de se responsabiliser mais aussi de prévenir toute récidive dans une logique de prévention, poursuit Pascal Anger. Nous proposons 8 séances. Certains hommes poursuivront d’eux-mêmes ou seront encouragés par leur entourage. Le groupe est un « sas » qui permet de progresser à condition d’être volontaire, de se remettre en question et d’accepter ses failles. C’est un programme éducatif, autour de l’image de l’homme, de la femme, du couple et du mode relationnel homme/femme, en intégrant les droits fondamentaux de la personne humaine. »

« Reprendre la vie commune, oui pourquoi pas, ce n’est pas facile, cela demande du temps et de la patience. Certains y parviennent. »

Pascal Anger

D’autres thérapies sont possibles. Pascal Anger explique cependant qu’elles ne s’adressent pas à tout le monde.

« Plusieurs conditions sont requises pour entamer une thérapie avec un homme auteur de violence conjugale. L’homme doit reconnaître les faits, admettre qu’il a un problème, et accepter la nécessité d’un tiers.

L’objectif est de lui apprendre à dominer son impulsivité, ses accès à la violence. Mais également, il doit apprendre à exprimer ses besoins différemment, à être plus autonome et à pouvoir être plus libre. Le processus pour changer de comportement est difficile, semé d’embuches et la rechute peut être présente. Grâce à une psychothérapie, l’homme peut s’en sortir, mais cela demande du temps, de la discipline et une grande implication. »

Le prix de la paix

Sortir de la spirale de la violence conjugale n’est donc pas si simple. Cela nécessite de la détermination, du courage. A la clé de ce long et patient effort, peut-être verra-t-on le couple à nouveau réuni dans une vie à deux, transformée et apaisée. Pour cela, les deux partenaires doivent s’impliquer ensemble dans un travail thérapeutique. Ils devront notamment apprendre à respecter les sentiments et les impressions de l’autre, à rétablir un rapport d’égalité entre eux deux.

Un retour à l’équilibre, essentiel,  pour un partage sain et revitalisant de leur vie en couple.

Pour les autres, qui n’auront pu se libérer qu’en se séparant définitivement, un long travail de réparation individuelle commence. Là encore, l’accompagnement d’un(e) professionnel(elle) est nécessaire. L’essentiel est de ne pas rester seule dans son souvenir douloureux. Il faut réapprendre à vivre et à penser différemment.

Car, non, l’amour ce n’est pas ça ! L’amour protège et rassure, il ne met pas en danger. Il élève et ne rabaisse pas. Il célèbre et ne méprise pas. Il honore et ne nie pas. L’amour construit mais ne détruit pas. Il n’est pas normal de subir la violence de l’autre. Il n’y a pas de plus belle façon d’aimer que de respecter profondément l’autre.

Une personne victime de violence conjugale mérite d’être aimée et de vivre un amour sain et équilibré… Comme tout un chacun.

**Pascal Anger est médiateur familial, psychothérapeute et psychanalyste :   http://www.pascalanger.fr/

Il anime également des groupes de parole d’hommes auteurs de violences conjugales, d’enfants dont les parents sont en séparation ou en divorce, ainsi que des groupes de parole de parents. Il est, par ailleurs, intervenant et superviseur à l’Ecole des parents et à l’association Esperem.

*Source : Lettre de l’observatoire national de la délinquance et des réponses pénales / N°12-Novembre 2017

Numéro et sites utiles pour trouver de l’aide et des informations :

3919 : Appel gratuit et anonyme pour tous types de violence conjugale

Solidarité femmes, Fédération Nationale : http://www.solidaritefemmes.org/

Site d’information et de sensibilisation sur les violences faites aux filles et aux femmes : www.resonantes.fr

https://stop-violences-femmes.gouv.fr/ Vous trouverez notamment sur ce site du gouvernement un annuaire des associations qui peuvent vous aider près de chez vous.

Je mérite d’être aimé(e) et de vivre un amour sain et équilibré

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